Socalled au Théâtre Outremont : critique

Qui a un jour déclaré que la marionnette ne concernait que les enfants ?

Surement pas Socalled.  Au-delà du conformisme, imposant son propre style assurément déjanté, excentrique et inspiré, travailleur et explorateur, Josh Dolgin de son vrai nom démontre avec brio que le talent n’est pas l’apanage des sérieux.  So Called a présenté au théatre Outremont le dimanche 25 septembre sa comédie musicale The Season lors d'une représentation unique (et très attendue). Si l’intrigue reste plutôt simpliste, le procédé et la forme sont des plus intéressants.

Il était une fois…

« Une fable contemporaine », comme le dit le communiqué de presse, laissant libre court au goût prononcé de Socalled pour les marionnettes. Un lièvre hyperactif et revendicateur, un ours poète et sensible ainsi qu’un castor polyglotte et sémiologue se préparent pour l’hibernation prochaine. Un chasseur rôde, blasé et néanmoins vindicatif, passivement révolté, qui épice son texte en anglais, lu sur scène en assumant sciemment l’approximation de l’interprétation, d’un accent québécois à couper au couteau. Yves Lambert, temple de la musique québécoise qui s’était déjà frotté à d’autres collaborations artistiques éclectiques, campe dans The Season un chasseur sympathique capable de yoddle comme du pire. Il en viendra d’ailleurs à concrétiser son projet, à savoir l’assassinat de Bunny, saisi en pleine ascension lors d’une diatribe sur les conséquences malthusiennes de la présence extraterrestre. Bear, ami de Bunny, tombe amoureux de Tina, étrange créature rouge aux origines incertaines qui, telle une sirène, le séduit par le son de sa voix. Pendant que Beaver, adepte de linguistique et fin sémiologue, recherche une traduction des paroles de Tina, les deux amoureux laissent libre court à leurs étreintes, imagées par deux danseurs. Le pas de deux néoclassique entre une femelle rouge tentaculaire et un ours à l’encéphale disproportionné nous offre un moment surréaliste et poilu délicieux de second degré et d’autodérision. Le chasseur, perdu et schizophrène, en viendra malheureusement à concrétiser ses plans diaboliques et aura la peau de Bunny Rabbit. Après une clarification linguistique permettant à Bear de comprendre l’authenticité des sentiments  de Tina, celle-ci s’embarquera sur son vaisseau spatial pailleté ovoïde et retournera avec les siens vers son lieu d’origine (incertain, je le rappelle). Le motif de leur venue : partager une chanson. Oui, la fin laisse légèrement perplexe.

On rit du côté décalé de la prestation, pas toujours exacte. On sursaute lors du meurtre de Bunny. Socalled se fait plaisir et réaffirme cette capacité qui lui est propre d’amalgamer les musiques les plus diverses, les genres scéniques dans un spectacle qui gagnerait cependant à être peaufiné. Les clins d’œil sont nombreux et renforcent la complicité entre les interprètes et le public. C’est à qui aura saisi le cri désespéré tout shakespearien de Bunny, ses références malthusiennes (la surpopulation et le manque de ressources qui en découlent) ou le clin d’œil à un maccarthysme pré-dormance (là, serait-ce mon propre délire autour des extraterrestres en fourrure rouge ?).

Quelle que soit la lecture – de premier, deuxième ou troisième degré – The Season fait l’unanimité. Le public, composé largement d’anglophones au look proprement mile-endien, semble avoir retrouvé goût à l’innocence en demi-teinte de ces marionnettes, n’hésitant pas à s’émerveiller devant la projection vidéo d’une étoile filante. La force du show réside dans le contraste, le cotoiement des registres, les compositions de Socalled et de son acolyte Mike Dubue, dans l’audace à faire intervenir sur un même plateau des éléments à priori disparates et à réintégrer la marionnette dans une prestation scénique teintée de sonorités urbaines. Depuis Puppetmastaz, Roman Flugel (et son titre Gehts Noch) ou M. Oizo, on n’avait plus vu de marionnette prendre la vedette dans ce domaine.

Aurélie Suberchicot

Commentaires

Madame Bear vous dit merci!

Bonjour Aurélie!

Je m'appelle Anne Lalancette et c'est moi qui avait le plaisir de manipuler Bear dans le spectacle The Season. Je te remercie pour tes commentaires très pertinents et fort intéressants. Je dois dire que pour nous, les artistes impliqués dans le spectacle, ça a été une véritable partie de plaisir, du début à la fin. Quelle belle ambiance dans la salle de répétition! Un vrai miracle qu'on ait réussi à monter tout ça en une semaine... Ce concept est bourré de potentiel et aurait avantage à être développé avec beaucoup plus de ressources. En attendant, je voudrais dire merci à tous ceux qui sont venus nous encourager dans la salle et aussi à toute mon équipe de travail avec qui j'ai passé la plus belle semaine depuis longtemps!

See you next season!

Anne Lalancette
marionnettiste