De retour de Charleville - Journal d'une festivalière
CHARLEVILLE IMPRESSIONNISTE - Edition 2011
Le séjour au Festival Mondial des Théâtres de Marionnettes de Charleville-Mézières se vit dans une intensité soutenue, jour après jour. Comment pourrait-il en être autrement avec cette multiplication de rencontres, d’expositions, d’interventions, de conférences et, bien entendu, de spectacles! C’est gargantuesque! La marionnette est partout et se décline dans ses formes les plus traditionnelles issues d’Europe, d’Asie, des pays de l’Est, mais aussi dans ses formes les plus contemporaines avec différentes approches axées sur la multidisciplinarité.
Pendant dix jours, plus de 300 compagnies en In et en Off animent près d’une quarantaine de salles et une vingtaine de lieux extérieurs et…bien plus encore de lieux impromptus partout dans la ville et ce, du matin au soir et même jusqu’aux petites heures. On a de la chance de loger dans un hôtel ou chez l’habitant si on est assez près du centre (l’immense Place Ducale), car on aura moins de kilomètres à marcher en fin de journée pour le retour au bercail alors qu’on aura passé la journée à sillonner la ville dans tous les sens…Un bon festivalier, ici, est bien chaussé et garde son sac à dos le plus léger possible parce que la randonnée s’étendra sur 12 à 15 heures par jour!!!
Ainsi, si Charleville (une ville de la taille de Trois-Rivières) fut longtemps reconnue comme étant la ville de Rimbaud qui y est né et y a passé sa jeunesse, le rêve de Jacques Félix et de ses comparses des Petits Comédiens de Chiffons a lentement pris forme il y a cinquante années et fait de la ville désormais une capitale mondiale de la marionnette. C’est le rendez-vous biennal des marionnettistes de partout dans le monde qui y viennent par milliers, c’est le rendez-vous également de centaines de diffuseurs de partout dans le monde qui viennent à la recherche des nouveautés les plus réussies pour garnir leur programmation; le flot de plus de cent mille touristes amoureux ou amateurs de cet art parle quant à lui d’un engouement qui touche incontestablement les adultes tout autant que les plus jeunes.
Charleville est donc une grande capitale de la marionnette non seulement pour son festival, mais aussi parce que c’est ici, à l’Institut International de la Marionnette que s’inscrit une véritable recherche et documentation sur les arts de la marionnette; c’est ici aussi que se trouve l’ESNAM, École Supérieure Nationales des Arts de la Marionnette dont la réputation traverse les frontières du pays, de l’Europe et des continents. Dans la foulée de ces institutions, on peut trouver à Charleville plusieurs librairies qui ont des rayons spécialisés en art de la marionnette. On peut donc se procurer ici, à meilleur prix que par achat internet, tous les livres et revues incontournables traçant et interrogeant à la fois l’évolution et les spécificités de cet art en pleine évolution.
Il n’est pas surprenant dans ce contexte que, parmi la foule de touristes présent au festival, la ville accueille naturellement toute une faune bigarrée de jeunes passionnés et aspirants marionnettistes. La généreuse programmation du Off festival, puis celle de l’Annexe d’Aubilly attire cette belle jeunesse, mais aussi les générations de maîtres qui sont curieux de voir comment se dessine l’évolution des explorations en art marionnettique.
Nous étions quelques dizaines de québécois dans cette immense foule : compagnies, artistes, techniciens, diffuseurs, enseignants, conseillers de l’Unima internationale…Tous réunis ici par une passion commune : le développement de l’art de la marionnette, sa reconnaissance et la promotion de créations, festivals et écoles québécoises. Le Québec tire donc son épingle du jeu de fort belle façon. En outre, les compagnies du Québec présentent là-bas avait organisé une campagne de promotion très efficace avec de grandes bannières installées aux endroits stratégiques et aussi deux milles carnets de notes que les diffuseurs et les festivaliers ont vite faite de se procurer. Je souligne au passage que Roland, la vérité du vainqueur de la Pire Espèce et Pomme du Théâtre des petites âmes et de Garin Trousseboeuf sont deux magnifiques productions qui ont fait l’unanimité au festival. Aussi, dans la rue, Les Joyeux Bouchers et Mr. Bunk ont attiré des centaines de spectateurs ravis à chacune de leur représentation. De mon côté, j'ai présenté Pleine-Lune dans le hall du Théâtre de la ville et les lieux mettaient bien en valeur la tranquilité et l'immensité du personnage. J'en ai profité aussi pour faire deux petites sorties dans la rue avec deux personnages de La Femme banche, histoire de goûter au plaisir de baigner dans la foule et d'offrir mes poésies en sol français. À souligner également que les conseillers de l’Unima ont profité de leur présence à Charleville pour tenir des rencontres avec leur commission respective : Commission de la formation et l’enseignement, Commission des festivals, Commission de l’Amérique du nord et Commission de la Coopération. Plusieurs projets sont en développement dans chacune de ces Commissions (répertoires, revues, recherche de fonds…) afin de contribuer au développement de réseaux nationaux et internationaux plus efficients dans le milieu de la marionnette.
En terminant, je vous laisse avec mes plus grands coups de cœur :
Paper Cut de l’israélienne Yael Rasooly, est un solo d’une actrice et chanteuse fabuleuse au charisme époustouflant qui raconte avec finesse, humour, inventivité et papiers une histoire d’amour tournant au cauchemar digne des grandes épopées du cinéma noir et blanc.
La vieille et la Bête de l’allemande Ilka Schönbein nous fait plonger magnifiquement dans un voyage délirant aux tréfonds de l’être. Avec cette grande dame de la marionnette, impossible de ne pas être totalement emporté avec ses personnages impressionnants vers les zones troubles de l’inconscient. Elle explore les thèmes de la mort, de la vieillesse et du corps et construit un conte pour adultes seulement.
Bastard du néerlandais d’origine brésilienne Duda Païva m’a complètement happée. Ce génie créateur de la marionnette et grand danseur nous a fait entrer lui aussi dans un monde atypique, où le grotesque et l’absurde côtoient l’humour et une sensibilité à fleur de peau pour évoquer de la cruauté de l’homme. Inspiré de L’Arrache-Cœur de Boris Vian, cette superbe création confirme une fois de plus l’immense talent de ce marionnettiste-danseur.
Je reviens de Charleville probablement dans le même état que tous les marionnettistes et cie qui y étaient : viscéralement stimulée et irrémédiablement accro aux arts de la marionnette!
Magali Chouinard








